Personne n'a jamais décerné à Lyon le titre de capitale mondiale de la gastronomie. Aucun classement, aucune commission. La formule est née sous une plume : celle de Maurice Edmond Sailland, dit Curnonsky, le critique culinaire le plus influent de l'entre-deux-guerres.
Dès 1925, dans La France gastronomique, il écrit : "Lyon, nous n'hésitons pas à le dire, à l'écrire, à le proclamer, est la capitale gastronomique du monde". La phrase passe alors relativement inaperçue.
Ce qui change tout, c'est 1935 et la parution de l'ouvrage Lyon, capitale mondiale de la gastronomie, signé Curnonsky et Marcel Grancher. Cette fois, la formule s'installe. La presse s'en empare et ne la lâchera plus.
Le contexte compte autant que la phrase.
Lyon vit alors le déclin de son industrie de la soie, qui l'a fait vivre pendant des siècles. La municipalité cherche un nouveau moteur de développement et mise sur l'alliance du tourisme et de l'art culinaire. Les manifestations se multiplient : une Semaine gastronomique, rebaptisée Journées de cuisine lyonnaise en 1934. C'est précisément à cette occasion, attablé chez le chef Marius Vettard en compagnie de journalistes, que Curnonsky aurait proclamé le titre à voix haute avant de le coucher sur le papier.
L'année 1935 est aussi celle où la Foire de Lyon se dote d'un Palais de l'alimentation : treize mille mètres carrés consacrés au sujet. Deux ans plus tard naît l'association des Toques blanches. En une décennie, la gastronomie est devenue un instrument de politique urbaine autant qu'un art de vivre.
Reste que la formule n'était pas usurpée.
Lyon se trouve au point de rencontre de terroirs exceptionnellement riches : la volaille de Bresse au nord-est, le bœuf charolais à l'ouest, le gibier et les poissons de la Dombes, les fruits de la vallée du Rhône, et deux vignobles à portée immédiate, le Beaujolais et les côtes-du-rhône. Ajoutez-y la génération des cuisinières installées à leur compte dans l'entre-deux-guerres, et la ville avait de quoi tenir son rang.
Curnonsky n'a pas inventé une réputation, il l'a nommée.
Le saviez-vous ? L'histoire récente a été moins glorieuse. La Cité internationale de la gastronomie, ouverte au Grand Hôtel-Dieu en octobre 2019, a fermé ses portes au public dès juillet 2020, sa fréquentation étant restée très en deçà des prévisions. Quatre-vingt-dix ans après Curnonsky, le titre reste plus facile à proclamer qu'à mettre en vitrine.